Après l'étale: la marée morte, la marée vive?

Cet article a accompagné Sounding Shells, lorsque notre l'installation a été présentée au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris en mai 2025.

L'ultime vague

La mer a-t-elle une voix? et comment alors la renforcer? Nous posons cette question depuis le début de A Seat for the Sea. Car: la colonisation de la mer, la Blue Economy, qui implante des investissements dans son corps, ignore tout simplement qu'elle est vivante. Elle, la mer, n'est pas invitée au sein des panels de bailleurs, constructeurs de plateformes pétroliers, poseurs de câbles, constructeurs d'éoliennes, producteurs de sable et de gravier. Ils y vont tous, en mer, et imposent leurs projets, sans anestésie, en dépit de la première concernée: la mer.

Ni vu ni connu, se disent les rapides et rapidement donc, loin du regard public, ils montent leur business. Le business que nous questionons est obsédé par l'exploitation de métaux des fonds marins. Il se peut que ce deep-sea mining en soit à son ultime vague, qu'elle s'effondre donc ou qu'elle triomphe.

La première vague des années 1970 était avortée lorsque les cours des matières premières s'aplatissaient. Ensuite l'aventure sans merci de Nautilus terminait par le fiasco financier. Mais l'actuelle vague tient le coup, pour l'instant. Une poignée d'entreprises dessine des excavateurs et descend pour les tester dans le Pacifique où abondent les fameux nodules polymétalliques, des croquettes contenant du cobalt, du nickel et autres minerais dits critiques. Quelques précurseurs (et parmi eux un groupe de dragage belge) travaillent silencieusement sans fanfaronnade, d'autres (des Américains) nous bombardent d'une propagande remplie de lieux communs. Une fois qu'elle peut s'activer - ce qui est loin d'être assuré - cette industrie émergente opérera dans l'obscurité totale à 4 ou 5 kilomètres de profondeur. Exploit technique, oui, mais dévastateur aussi, puisque les engins détruiront des écosystèmes millénaires, éoniens même, mais peu recherchés par les océanologues. Ce poumon de la planète sera affecté, cet ensemble d'équilibres, ce multi-mécanisme de fonctions écologiques. D'où notre propos de l'examiner de près.

L'eau n'appartient qu'à elle-même

Sondez, est notre expérience, et les voix marines vous parviennent. Ces voix sont nombreuses et évoquées par tous ceux qui vivent avec et dans la mer. C'est ainsi que nous avons rencontré les pêcheurs à la côte belge qui ne savent plus où pêcher, des réfugiés traumatisés par leur traversées, des voix non-humaines pratiquantes les symbioses. Des scientifiques aussi et leur interminables quêtes pour comprendre avant qu'il ne soit trop tard. Des navigateurs au Pacifique qui ont capté les cris d'alarme d'un océan profondément pollué. Ainsi aussi nous rencontrions les écrits de la poète First Nation Lee Maracle et sa conviction claire mais radicale. 'La mer', écrivait elle, 'ne nous appartient pas. Elle appartient uniquement à elle-même'. Ca nous fait dire que le Bien Commun des hautes mers, qui a le statut de 'héritage commun de l'humanité', devrait être élargi et inclure tout ce qui constitue l'océan. La mer elle donne, la mer elle prend et échape pour la plupart à l'emprise humaine. Une illustration curieuse: l'étale, ce moment entre la marée basse et la marée haute, quand les marées marquent le pas et les courants ne vont ni d'un côté ni de l'autre et désorientent, juste pour répondre aux forces physiques qui nous entourent. De quel côté de l'étale sommes-nous? Où l'épreuve de force pour la mer, parce que c'est bien de cela qu'il s'agit, nous mène-t-elle? Le démarrage de A Seat for the Sea a coïncidé avec la première année de la Décennie de l'Océan. Le deep-sea mining était nullepart dans l'opinion public. Le sujet n'était débattu que par une niche d'industriels, de décideurs et de scientifiques. Mais ce qui suivait, a témoigné d'un souci planétaire. Aujourd'hui, quarante pays ont souscrit l'appel pour un moratoire sur le deep-sea mining. Innombrables sont les collectifs, les collectivités et les communautés qui, en parallèle, se battent pour les corps d'eau, les Water Bodies, que ça soient des rivières, des lagunes, des zones côtières, les fonds marins.

Ils disent NON

....Après un combat de riverains, la lagune Mar Menor à Murcia en Espagne s'est fait accorder le statut de personne juridique pour sauvegarder sa santé vis-à-vis des rejets d'eaux intoxiquées de l'industrie agraire. Les Açores, région autonome portuguaise et seule cible potentiel du deep-sea mining au sein de l'UE, a officiellement protégé ses mers comme parc naturel. La Norvège a renversé sa veste. Elle interdit l'extraction industrielle de métaux dans ses eaux. Et encore: ses eaux? Un pays côtier après l'autre étend sa Zone Economique Exclusive de 200 miles nautiques ou demande d'avoir accès au plateau continental avoisinant et aux minerais qui s'y trouvent, comme ça a été le cas des Îles Cook ou... de la Norvège.

Visible/Invisible

Pour traîter de cette thématique complexe, de manière compréhensible, sans renoncer à la complexité, A Seat for the Sea devient un oeuvre transmédia en plusieurs actes. Nous recherchons comment visible et invisible se tiennent en tension. Pour en parler, nous optons pour des formes qui dépassons de loin le documentaire. Nous intégrons une perspective systémique, et voyons que cette vague industrielle suit l''Algorithme de la Violence' qui caractérise toute colonisation. Nous déclarons la solidarité avec cet univers dialectique qui nous apprend et laisse perplexe. Nous découvrons le Temps Océan. Il est long et lent. Il ridiculise la nervosité des entrepreneurs pour qui chaque minute compte. Le Temps Océan vit avec la mort, les noyés de la Méditerrannée, les cadavres de plankton devenus neige marine, les cargos humains rendus esclaves et jetés dessus bord. Dans la performance installation Beyond the dirt, in 5 selfies nous rendons d'abord visible que l'industrie minimise l'impact de ses excavatrices. Elle se sert de simulations à cet effet et de captures de data des machines en pleine action qu'elle appelle des selfies. Cet appareil séducteur n'a pourtant pas le champ libre. Nous troublons le regard complaisant du selfie par des expériences sensorielles. Nous ajoutons d'autres perspectives aussi- celle de la violence systémique (Slow Violence) qui soustend l'industrie extractive, celle des espèces des fonds marins. Puis une idée nous vient à l'esprit; elle demande: après les soulèvements de la terre, est-ce aux espèces des fonds marins d'organiser les soulèvements de la mer? Au final, les spectateurs tirent leurs conclusions, qui ne sont pas nécessairement les nôtres.

Tactiques

Avec ce travail, nous défions un acteur qui dispose de moyens réthoriques importants. Ca aide d'appliquer des tactiques dans de telles situations. Une intervention au bord d'un corps d'eau par exemple - Bring it Back - évoque l'exigence de l'océan de lui restituer tous les nodules déjà stockés de par le monde, comme des objets spoliés par le colonisateur. Un prototype spéculatif en céramique, autre exemple, met les essais scientifiques en perspectif, qui tentent de mesurer si l'abysse sera recolonisé après les passages des excavatrices et dans combien de temps. En août 2021, au coeur de Bruxelles, un cortège s'est dirigé vers le Marché aux Poissons pour la performance collective Brocean. Les marcheurs portaient une grande toile qui révélait un dessin technique - type blueprint - à peu près à l'échelle 1:1, d'un excavateur breveté par l'armurier Lockheed Martin. Il nous avait fallu trois semaines de travail collectif avec 25 collaborateurs pour dessiner la toile. Et maintenant, lorsqu'elle était mise sur l'eau de la fontaine, elle s'était dissoute mystérieusement en moins d'un clin d'oeil. La démarche semait sans doute la confusion, face aux doctrines technosolutionistes. De notre côté, nous avons laissons indéterminé si nous avions ramené le monstre marin à son environnement naturel, ou qu'il était consciemment noyé.

Au fond, nous ne savons peu des fonds marins. Et s'ils refusent de livrer leurs secrets? S'ils tiennent à préserver leur intégrité et se détournent des examens animés par on ne sait quel motif? Ils en ont souverainement le droit. C'est dans cette approche que s'inscrit A Seat for the Sea.

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